
Fabriquer l’arôme de banane d’une confiserie, l’aspirine d’un comprimé ou le principe actif d’un médicament ne s’improvise pas : une synthèse organique se prépare comme un itinéraire. Il faut choisir les réactions, les conditions opératoires, la séquence des étapes, puis juger le résultat avec un rendement et un regard environnemental.
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La synthèse organique : partir d’une molécule, viser une autre
Une synthèse transforme des réactifs disponibles en une espèce cible, souvent plus complexe. Deux leviers sont possibles : modifier la chaîne carbonée (allonger, raccourcir, ramifier, cycliser) ou modifier un groupe caractéristique (alcool, aldéhyde, cétone, acide carboxylique, ester, amine, amide…). Quand la cible exige plusieurs transformations successives, on parle de synthèse multi-étapes.
La stratégie consiste à choisir, pour chaque étape, la réaction adaptée, puis à optimiser les conditions pour obtenir le produit en bonne quantité, avec peu d’impuretés et peu de déchets.
Les grandes catégories de réactions
Trois catégories permettent de décrire la plupart des transformations rencontrées en terminale. On les reconnaît en comparant les formules des réactifs et des produits.
Dans une substitution, un atome ou un groupe d’atomes est remplacé par un autre. Dans une addition, deux réactifs s’unissent en une seule molécule, ce qui fait disparaître une liaison multiple. Dans une élimination, une molécule perd deux atomes ou groupes portés par des atomes voisins et une liaison multiple se forme.
Pour expliquer ces transformations, on utilise le modèle des sites donneurs et accepteurs de doublet d’électrons. Une liaison polarisée, par exemple C–Br où le brome est plus électronégatif que le carbone, crée un atome de carbone partiellement positif (δ+), site accepteur. Un doublet non liant, comme celui de l’oxygène de HO⁻, est un site donneur. Une flèche courbe part du doublet donneur et pointe vers le site accepteur : elle représente le déplacement d’un doublet d’électrons.
Passer d’un groupe caractéristique à un autre
Les alcools se classent selon le carbone qui porte le groupe –OH : primaire, secondaire, tertiaire. Cette classe dicte le produit d’une oxydation.
- Un alcool primaire donne un aldéhyde (oxydation ménagée), puis un acide carboxylique si l’oxydant est en excès.
- Un alcool secondaire donne une cétone.
- Un alcool tertiaire ne s’oxyde pas dans ces conditions.
L’estérification fait réagir un acide carboxylique et un alcool : R–COOH + R’–OH ⇌ R–COO–R’ + H2O. L’hydrolyse de l’ester est la réaction inverse. Cette transformation est lente et limitée : sa constante d’équilibre vaut K ≈ 4 pour un alcool primaire. Une autre voie, plus rapide et totale, utilise un anhydride d’acide ou un chlorure d’acyle à la place de l’acide : c’est ainsi que l’aspirine est préparée à partir de l’acide salicylique et de l’anhydride éthanoïque.
Optimiser une étape de synthèse
Optimiser, c’est obtenir plus vite et en plus grande quantité l’espèce voulue. Plusieurs actions sont possibles.
- Augmenter la température accélère la réaction (facteur cinétique) ; le chauffage à reflux permet de chauffer longtemps sans perte de matière, car les vapeurs se condensent dans le réfrigérant et retombent dans le ballon.
- Ajouter un catalyseur (par exemple quelques gouttes d’acide sulfurique concentré) : il accélère la réaction, mais ne modifie ni l’état d’équilibre ni le rendement final.
- Utiliser un excès de l’un des réactifs (le moins coûteux) : la réaction limitée est déplacée dans le sens direct.
- Éliminer un produit au fur et à mesure de sa formation (l’eau, avec un montage de Dean-Stark, ou le produit par distillation) : le quotient de réaction reste inférieur à K et le système évolue encore dans le sens direct.
On mélange 1,0 mol d’acide et 1,0 mol d’alcool, avec K = 4. À l’équilibre, x2 ÷ (1 − x)2 = 4, donc x ÷ (1 − x) = 2 et x = 2 ÷ 3 ≈ 0,67 mol : le rendement vaut 67 %. Avec 3,0 mol d’alcool pour 1,0 mol d’acide : x2 ÷ [(1 − x)(3 − x)] = 4 conduit à 3x2 − 16x + 12 = 0, de racine acceptable x ≈ 0,90 mol : le rendement atteint 90 %.
Sélectivité et protection de fonctions
Un réactif est chimiosélectif s’il réagit avec un seul des groupes caractéristiques d’une molécule polyfonctionnelle. Quand aucun réactif n’est assez sélectif, on protège temporairement le groupe qu’on ne veut pas transformer : on le convertit en un groupe inerte (par exemple, un groupe carbonyle en acétal), on réalise la transformation voulue sur l’autre groupe, puis on déprotège pour retrouver le groupe d’origine.
Protéger coûte au moins deux étapes supplémentaires (protection et déprotection). On ne l’utilise que si aucune réaction sélective n’existe, car chaque étape fait baisser le rendement global.
Rendement, économie d’atomes et chimie verte
η = nobtenue ÷ nmax = mobtenue ÷ mmax
nmax est la quantité de produit attendue si la réaction était totale, calculée avec le réactif limitant ; η s’exprime en pourcentage et vaut au plus 100 %. Pour une synthèse en k étapes, le rendement global est le produit des rendements : ηglobal = η1 × η2 × … × ηk.
Synthèse de l’aspirine : n(acide salicylique) = 5,0 ÷ 138 = 0,036 mol, réactif limitant ; mmax = 0,036 × 180 = 6,5 g. On pèse m = 4,9 g de cristaux secs : η = 4,9 ÷ 6,5 ≈ 0,75, soit 75 %.
L’économie d’atomes mesure la part de la masse des réactifs qui se retrouve dans le produit voulu : EA = M(produit) ÷ ΣM(réactifs) (avec les coefficients stœchiométriques). Pour l’aspirine, EA = 180,16 ÷ (138,12 + 102,09) ≈ 0,750, soit 75 % : le reste est de l’acide éthanoïque, coproduit. Une addition a une économie d’atomes de 100 %. La chimie verte cherche à limiter les déchets, à choisir des solvants peu dangereux, des catalyseurs recyclables, des réactions peu énergivores et des matières premières renouvelables.
Confondre rendement et économie d’atomes : le rendement compare ce qu’on obtient à ce qu’on pouvait obtenir, alors que l’économie d’atomes dépend seulement de la stœchiométrie de la réaction. Autre piège : un catalyseur ne fait pas augmenter le rendement final d’une réaction limitée.
L’essentiel à retenir
- Une synthèse modifie la chaîne carbonée ou un groupe caractéristique ; on distingue substitution, addition et élimination.
- Un alcool primaire donne un aldéhyde puis un acide, un alcool secondaire une cétone, un alcool tertiaire ne s’oxyde pas.
- L’estérification est lente et limitée (K ≈ 4) ; on l’optimise par chauffage à reflux, catalyseur, excès de réactif ou élimination de l’eau.
- Le catalyseur accélère sans changer l’état d’équilibre.
- On protège un groupe seulement si aucun réactif n’est sélectif ; on déprotège ensuite.
- η = nobtenue ÷ nmax ; le rendement global est le produit des rendements.
- Économie d’atomes et chimie verte : limiter déchets, solvants dangereux et énergie.
